YASUHARA Makoto


Eventails et poèmes — divers aspects des Ôgi no sôshi

Ôgi no sôshi est l’appellation d'un ensemble qui englobe des livres illustrés, des rouleaux peints, des albums de dessins, dans lesquels figurent des illustrations d’éventails (ôgi-e) accompagnées d'un poème pour chacune. Leur existence n'est guère connue même au Japon. Il est même d'ailleurs impossible de les connaître étant donné qu'ils ne sont répertoriés ni dans la liste complète des livres nationaux (kokusho sô-mokuroku), ni dans aucun autre catalogue.
Cette fois, je ne pourrais pas entrer dans les détails, mais j'ai l'intention de présenter leur caractère particulier et leur influence sur la culture et la société de leur époque ainsi que celles des époques postérieures.

1. Période historique
Les ôgi no sôshi furent essentiellement écrits dans une période limitée allant de la seconde moitié du XVIe siècle au début du XVIIe siècle, c'est-à-dire dans la période de transition du Moyen Age à l'époque prémoderne. C'est une période extrêmement mouvementée aussi bien sur le plan social que culturel : le pouvoir passe des régimes d'Oda Nobunaga et de Toyotomi Hideyoshi au shogounat de Tokugawa, l'école Kano parvient à conquérir les milieux de la peinture et l’on voit le début d’une activité de publication.

2. Caractéristiques des ôgi no sôshi
Il en existe actuellement plus de 30 livres différents (denpon). Récemment, un nouvel exemplaire a été découvert au Musée de Prague. On peut imaginer qu'il y en aura encore d'autres dans l'avenir. La plus petite œuvre est composée de 30 ôgie et de 30 poèmes (waka) ; sur la plus importante figurent 120 illustrations d’éventails et 120 poèmes. Les dessins rappellent parfois ceux des livres illustrés dits "de Nara" ou encore ceux de l'école Tosa ou de l'école Kano. Leur particularité consiste dans le fait que chaque exemplaire présente un contenu différent, même si parfois les mêmes dessins ou poèmes peuvent se trouver dans plusieurs exemplaires.

3. Mélange des éléments nobles et profanes, modernes et anciens.
Dans les ôgi no sôshi, on trouve pêle-mêle des dessins et des poèmes de tous genres. Par exemple, des poèmes provenant du Ise Monogatari (Conte d'Ise) ou du Kokin waka shû (Recueil de poèmes anciens et modernes), ou encore des haikai du Inu Tsukuba-shû, des phrases de yôkyoku (récitation des vers du ), de kyôgen (farce jouée dans les entractes du ) ou des poèmes qu'on ne trouve que dans les otogi zôshi (courts récits de l’époque Muromachi). On trouve même des poèmes évoquant des anecdotes relatives aux chefs guerriers de l'époque des luttes entres les provinces (sengoku jidai). Quant aux illustrations d’éventails, d'un côté on trouve des plantes des quatre saisons, des animaux, des chefs de guerriers, des dames de cour ou encore des sites célèbres, et de l'autre des dessins extrêmement mystérieux.

4. Auteurs, lecteurs et utilisation
Il existe diverses interprétations concernant l’utilisation des ôgi no sôshi. Par exemple, certains les considèrent comme des livres destinés à la lecture au même titre que les otogi zôshi, d'autres pensent qu'il s'agit d’albums d'échantillons d’illustrations d’éventails. Cette question mérite d'être discutée longuement dans l'avenir, et il n'est pas nécessaire de chercher à trouver hâtivement une réponse. A mon avis, il est fort probable qu'ils étaient liés à une sorte de jeu qui utilise de vrais éventails, qu’ils étaient lus par les femmes et les enfants, et que des poètes de renga (poésie en chaîne), des religieux ou encore des lettrés en étaient les auteurs.

5. Réseaux des éventails
Les ôgi no sôshi permettent de mesurer l'importance des éventails. Dès l'époque de Heian, ces derniers étaient un outil de communication qui créait un lien entre les gens, ou encore entre la ville et la campagne. Lorsqu’il n’est pas utilisé, un éventail est plié ; mais une fois ouvert, il s'y déploie non seulement un dessin, mais aussi tout un univers littéraire qui l’accompagne, composé de poèmes et de romans (monogatari). En outre, compact de taille et portatif, l'éventail permet à son utilisateur de côtoyer à tout moment l’univers pictural et littéraire aussi bien à la maison qu'à l'extérieur. On peut considérer que l’éventail a beaucoup contribué à la transmission et la diffusion de la culture. Il est également important de remarquer qu’il avait un lien profond avec les religieux itinérants qui parcouraient le Japon. On peut dire que les créateurs d’éventails et d’illustrations d’éventail ont ainsi joué un rôle important dans la transmission de la culture.
Il est nécessaire d'attirer l'attention sur le fait que la période durant laquelle ont été écrits les ôgi no sôshi coïncide avec celle où ont prospéré les éventails et les illustrations d’éventail. Il n'est pas exagéré de dire que s'il n'y avait pas eu cet essor des éventails et des ôgi no sôshi, il n'y aurait pas eu la peinture d’ornement (sôshoku-ga), les arts décoratifs (ishô), les motifs (moyô), les peintures de divertissement (asobie) ou encore les cartes à jouer (karuta). Les recherches sur les éventails et les illustrations d’éventails ont pris du retard, mais les ôgi no sôshi forment un ensemble d'oeuvres qui détiennent la clé pour expliquer l’importance de celles-ci. On peut penser que, dans l’avenir, les progrès dans ces domaines de recherches nous amèneront à reconsidérer en profondeur l’histoire de la peinture, de la littérature et de la culture.
 

YASUHARA Makoto
Née en 1967. Chargée de cours à l'université de Rikkyô. Docteur ès lettres.
Principaux ouvrages : Ôgi no sôshi no kenkyû (Etudes sur les Ôgi no sôshi), éd. Pelican-sha ; Hôkyô-ji zô "Myôhô Tenjin kyô kaishaku" - zenchûshaku to kenkyû (Etudes et annotations complètes sur Les commentaires du Myôhô Tenjin kyô , conservé au temple Hôkyô ) (co-auteur), éd. Kasama Shôin)