SIXIEME COLLOQUE DE LA SOCIETE FRANÇAISE DES ETUDES JAPONAISES
18/12/04 14h30 Thierry RIBAULT
CNRS
Le temps des services au Japon
La tertiarisation de léconomie entraîne-t-elle une modification
profonde des conventions de disponibilité temporelle en vigueur dans
la société japonaise ? Il est nécessaire de repérer
les éventuels changements dans la manière dont les individus gèrent
leur temps en fonction des nouvelles contraintes (ou des nouvelles facilités)
liées à la société de service :
Au niveau du temps de travail. Y a-t-il un phénomène de déstructuration
du temps de travail conjoint à la tertiarisation des activités
économiques et des emplois ? Qui supporte principalement cette déstructuration
? Quel statut demploi, quel genre ?
Au niveau du temps domestique. Lemploi des femmes, dont la montée
du tertiaire est supposée être en grande partie le corollaire,
entraîne-t-il une montée de lexternalisation dun certain
nombre de tâches auparavant réalisées au sein de la sphère
domestique ? Les cas des soins aux enfants et aux personnes âgées
sont particulièrement intéressants.
Au niveau du temps libre. Assiste-t-on au développement de nouvelles
formes dutilisation du temps libre : développement du volontariat,
montée des activités liées à linformatique,
montée des activités de « studies and research » ?
Lanalyse de limpact de la tertiarisation de léconomie
japonaise sur la gestion des temps nous incite à exprimer lhypothèse
selon laquelle il existe au Japon trois niveaux de convention (entendue comme
"une forme d'accord entre les personnes"), qui ont pour dénominateur
commun la "gestion sociale de l'âge". Ces trois niveaux sont
celui de la convention salariale, de la convention familiale et de la convention
de disponibilité temporelle. Ces niveaux n'opèrent pas de manière
autonome et peuvent en fait correspondre à trois niveaux d'analyse du
système de production et de reproduction.
Le troisième niveau de convention, celui de la disponibilité temporelle,
est rarement évoqué puisqu'il est considéré comme
dépendant des deux autres, et en quelque sorte implicite. Il nous semble
pourtant jouer un rôle aussi fondamental que les deux autres, et mérite
à ce titre d'être rendu plus explicite. Ce niveau de convention
implique l'articulation entre le temps de travail et le temps hors travail.
Il renvoie, au Japon, à l'existence d'un "régime temporel"
à géométrie variable, notamment en fonction de l'âge.
Alors que certains auteurs tentent de décrypter en Europe les traces
du passage d'un régime temporel fordiste à un régime post-fordiste,
nous devons insister, dans le cas du Japon, sur l'émergence d'un régime
temporel très diversifié et de plus en plus complexe depuis les
années quatre-vingt. Il est diversifié parce qu'il ne privilégie
plus (l'a-t-il déjà fait ?) une norme unique de disponibilité.
On est en présence d'un faisceau de normes qui renvoient à des
étapes différentes du cycle de vie des individus : jeunes femmes
ou jeunes hommes diplômés ou pas, femmes d'âge moyen, hommes
d'âge mûr, femmes âgées, hommes âgés.
Plus qu'à un éclatement de la norme temporelle antérieure,
c'est à une segmentation de cette norme à laquelle on assiste.
Ce régime est complexe car il articule une multitude de microrégimes
dont les acteurs n'ont pas nécessairement les mêmes objectifs,
y compris dans le temps. Ce qui est frappant, c'est qu'à l'instar des
conventions salariale et familiale, c'est l'âge qui se trouve au cur
de ce troisième niveau de convention. De fait, on rencontre là
aussi un calendrier rigide des disponibilités temporelles selon l'âge.
Ainsi, c'est au carrefour des conventions salariale, familiale et de disponibilité
temporelle, avec l'âge comme élément synchronisateur de
ces trois niveaux de convention, que s'effectue la construction sociale de l'emploi,
donc du temps au travail et hors travail, au Japon.
18/12/04 15h00 Sébastien LECHEVALIER
EHESS
Hétérogénéité des firmes et problèmes
de coordination :
une interprétation de la crise japonaise
Récemment, les analyses économiques de la décennie perdue
se sont focalisées sur le ralentissement de la croissance de la productivité,
susceptible dexpliquer les très médiocres performances du
Japon depuis le début des années 1990 du point de vue de la croissance
du PIB. Lexplication la plus couramment retenue met en avant le changement
structurel de léconomie japonaise qui se traduit par la montée
du tertiaire, nettement moins productif que le secteur manufacturier japonais,
ce qui induit une baisse mécanique du taux de croissance de la productivité
au niveau agrégé (Yoshikawa, 2002).
La présente contribution propose de critiquer une telle vision. Tout
dabord, on discute la notion de productivité dans ses différentes
dimensions (travail, capital et productivité totale des facteurs) en
montrant quelle nest pas seulement le résultat du progrès
technique mais aussi la résultante de chocs de demandes (comportement
de rétention de main duvre par les firmes), et que la productivité
au niveau macro nest pas la résultante de lagrégation
des productivités micro. Il faut pouvoir prendre en compte, de façon
dynamique, la diffusion des gains de productivité dune entreprise
à lautre. Ensuite, on remet en cause la pertinence de lopposition
manufacturier / non manufacturier du point de vue de la croissance de la productivité,
une étude précédente ayant mis en évidence une nouvelle
forme dhétérogénéité au sein dun
même secteur et pour des firmes de taille comparable (Hurlin & Lechevalier,
2003). Cette nouvelle forme dhétérogénéité,
qui nest pas un problème en soi, pose de redoutables problèmes
de coordination, que la politique industrielle classique se trouve incapable
de résoudre (Okazaki, 1996). De même, les relations de sous-traitance,
en cours de fluidification ne permettent pas dassurer la coordination
nécessaire entre des firmes aux relations horizontales et non plus verticales.
On propose alors, dans une perspective déconomie politique, une
interprétation de la crise économique japonaise contemporaine
comme déficit de coordination dune hétérogénéité
croissante des firmes.
18/12/04 15h30 Bernard THOMANN
Maison Franco Japonaise - Université de Tôkyô / INALCO
Le Kyôchôkai et la formation dune politique sociale de lEtat japonais de 1919 à 1945
Si, jusquà il y a une dizaine dannées, létude
du Kyôchôkai (Société pour la coopération)
avait été négligée par les historiens du travail
et de la politique sociale au Japon, cest sans doute à cause de
limage purement négative que renvoyait cette organisation. Cependant,
depuis létude pionnière de W. Dean Kinzley (1) , puis les
travaux plus récents de Takahashi Hirohiko (2), il est apparu que le
Kyôchôkai ne pouvait être réduit au statut, dans lhistoire
sociale du Japon, de simple instrument de destruction du mouvement ouvrier.
Au cours de son existence, entre 1919 et 1945, ce fut un lieu où furent
étudiées, débattues, et même parfois décidées,
les orientations que le gouvernement devait donner à sa politique.
En ce sens, cest un objet détude privilégié
pour essayer de comprendre les enjeux de la formation dune politique sociale
japonaise face aux évènements fondateurs que furent laffirmation
de la question sociale sur le plan politique avec le développement du
mouvement syndical après la première guerre mondiale, la crise
de 1929, et la guerre avec la Chine puis les Etats-Unis à partir de 1937.
Il ne sagira évidemment pas de nier le fait que le Kyôchôkai
fut aussi clairement conçu pour lutter contre le syndicalisme dinspiration
socialiste. Aucun représentant du mouvement ouvrier ne participa aux
réunions préparatoires à sa fondation. Et si le syndicaliste
le plus en vue de lépoque, Suzuki Bunji, fut pressenti, il refusa
dy participer car il reprochait au Kyôchôkai de ne pas vouloir
sengager pour labrogation de larticle 17 de la Loi de police
sur la sécurité publique (Chian keisatsu hô) de 1900 qui
restreignait le droit de grève.
Cependant, un de ses fondateurs les plus influents, lindustriel Shibusawa
Eiichi, était aussi critique de la rhétorique paternaliste (onjô
shugi) en appelant aux « belles coutumes » (bifu) traditionnelles
japonaises, telle quelle était utilisée par le principal
syndicat demployeurs, le Nihon kôgyô kurabu, car elle nétait
souvent quune simple tactique pour sopposer à la politique
sociale du gouvernement. Le Kyôchôkai devait au contraire promouvoir
le paternalisme comme une partie intégrante dune politique sociale
à long terme fondée sur un « esprit de coopération
» (kyôchô shugi) entre le travail et
le capital.
1. W. Dean Kinzley, Industrial Harmony in Modern Japan:
the Invention of a Tradition, Londres, Routledge, 1991.
2. Takahashi Hirohiko, Senkanki Nihon no shakai kenkyû sentâ: Ôhara
shaken to Kyôchôkai, Tôkyô, Haku shobô, 2001.
18/12/04 16h30 Evelyne DOURILLE - FEER
Centre dEtudes Prospectives et dInformations Internationales
Rigidités et flexibilités du marché du travail japonais
Les recommandations de lOCDE en matière demploi se focalisent
sur lélimination des rigidités sur le marché du travail,
qui seraient à lorigine du niveau élevé du taux de
chômage. Ces recommandations, qui sadressent surtout aux pays européens,
sont-elles pertinentes dans le cas du Japon ? La réponse à cette
question passe dabord par lanalyse de lévolution du
chômage dans ce pays, puis par lidentification des causes institutionnelles
de rigidités.
Au cours des dix dernières années, le marché du travail
japonais est passé dune situation de quasi plein emploi à
celle dun chômage chronique. Ce chômage peut résulter
de linsuffisance de la demande globale (chômage keynésien),
de linadéquation passagère entre offre et demande travail
(chômage frictionnel ou naturel) ou de la chute de rentabilité
du capital (chômage classique). Les analyses montrent que la montée
rapide du chômage au Japon apparaît essentiellement liée
à deux facteurs : la faiblesse de loffre demplois et la difficulté
de certaines catégories dactifs de trouver un emploi correspondant
à leur formation. Ainsi, les rigidités attribuées au système
traditionnel demploi japonais (salaire à lancienneté,
emploi à vie, rôle actif des syndicats) apparaissent principalement
liées au fait que les grilles danalyses occidentales sous-estiment
la dualité du marché du travail nippon (seulement _ de salariés
permanents), la mobilité interne à lentreprise (déplacement
géographique ou hiérarchique, « re-quafication »),
la flexibilité structurelle des rémunérations
Bien que les mutations actuelles du marché du travail semblent converger
vers des formes de flexibilité proches de celles du modèle anglo-saxon
et affaiblissent les piliers traditionnels du système traditionnel demploi,
celles-ci sadaptent à lenvironnement institutionnel existant
de façon à ne pas étouffer lun des moteurs de la
compétitivité des firmes : la motivation au travail des salariés.
18/12/04 17h00 Christian CARRISSANT
Université Paris 1
Le management des connaissances, une manière efficace d'organiser l'action des opérateurs ? Lexemple de Toyota
Le management des connaissances ("Knowledge Management") - en tant
que manière efficace d'organiser l'action des opérateurs dans
l'exemple de Toyota - repose la question de l'efficience organisationnelle soulevée
par la problématique de "l'efficience X" chez Leibenstein.
Le cas de Toyota reste exemplaire. En effet, cette firme, qui domine le marché
automobile japonais, est de plus en plus présente aux Etats-Unis et commence
une incursion sur le marché européen. Pourtant, le point fort
de cette firme serait moins linnovation de produits - comme chez Honda
- que linnovation organisationnelle, dans la mesure où ses voitures
- à l'allure souvent austère - se distinguent plus en raison de
leur qualité. L'amélioration continue de la qualité, qui
se fonde sur le principe du kaizen, apparaît être un cas singulier
de gestion des connaissances et d'innovation organisationnelle.
Cependant, malgré une littérature économique qui souligne
la spécificité de l'économie japonaise dans la production
d'informations pour Masahiko Aoki et dans la gestion des connaissances selon
Ikujiro Nonaka et Hirotaka Takeuchi, la singularité de la firme Toyota
en tant qu'organisation apprenante n'est pas directement abordée. Néanmoins
une piste a été ouverte par Jeffrey H. Dyer (« Collaborative
advantage : winning through extended enterprise supplier networks, Oxford University
Press, [2000] ») qui a observé que Toyota a pu organiser un vaste
réseau de gestion des connaissances avec ses partenaires. Une hypothèse
est posée selon laquelle le SPT (Système de Production Toyota)
conduirait essentiellement à une organisation apprenante. Ce mode d'organisation
(où domine le management des connaissances) est non seulement développé
au Japon, mais aussi aux Etats-Unis ainsi quen France dans le cadre du
SPT.
L'inscription du SPT dans la perspective du "Knowledge Management"
soulève non seulement le problème du statut de la connaissance
mais aussi celui de l'organisation et de l'action collective dans l'entreprise.
Le problème du statut de la connaissance est posé en considérant
l'activité de kaizen, et l'importance de l'innovation dans la firme.
La volonté d'améliorer le processus de production et le changement
organisationnel qui en découle peuvent-ils être considérés
comme un procédé d'innovation permanente ? Ensuite, le problème
de l'organisation est aussi posé, car Toyota entre mal dans l'analyse
des configurations proposées par Henry Mintzberg. Mais, comme le préconisent
Nonaka et Takeuchi, Toyota en tant qu'organisation apprenante serait plus un
hybride combinant des méthodes propres à la bureaucratie tout
en développant des formes qui peuvent s'apparenter à la task force
(organisation adhocratique). Dans ce sens, la gestion des connaissances repose
sur des routines mais l'ensemble doit être appréhendé d'une
façon dynamique à travers la forme d'une configuration holographique
au sens de Gareth Morgan.
Effectivement, le SPT ne peut être simplement assimilé à
une configuration mécaniste, car il combine aussi bureaucratie et adhocratie
dans le cadre de l'atelier et d'un système de gestion des connaissances.
Pour conclure, le concept de "bureaucratie missionnaire" employé
par Mintzberg pour caractériser la firme Toyota conduit à s'interroger
sur le fondement du SPT en tant qu'organisation apprenante; mieux servir le
consommateur pour s'adapter à un marché concurrentiel (but de
mission assigné à l'ensemble du personnel de l'entreprise avec
le kan-ban en particulier) ou améliorer un mode de production pour dégager
un avantage compétitif dans le but d'avoir le système de production
le plus performant. Cette deuxième perspective - qui semble conforme
avec l'hypothèse de l'organisation apprenante - bouleverse la typologie
des configurations établie par Mintzberg.
18/12/04 17h30 Yurika Isabelle MICHEL-KONUMA
Université Paris 7
La place de la femme au sein du mariage, illustrée par la question actuelle
du Fûfu bessei
(patronyme distinct des époux)
- Évolution de la notion dégalité en droit japonais
-
La reconnaissance du fûfu bessei est un débat actuel posé
dans la société japonaise qui vit une réelle transformation
des droits de la femme.
À laube de la défaite du Japon à la seconde guerre
mondiale et sous loccupation américaine, le Japon sest doté
dun nouveau droit égalitaire et respectueux des individus, dicté
par la Constitution de 1946 et suivi par la réforme du Code civil en
1947.
Toutefois, les bouleversements politique et juridique nont été
accompagnés que très lentement par la société, en
posant de nombreux problèmes dinadaptation du droit à la
société.
Ce fut notamment le cas en droit de la famille où la tradition et les
coutumes ont un rôle primordial, comme lavait déjà
constaté le juriste français Gustave Boissonade. La famille était
régie auparavant par le système de « maison », dit
ie-seido : il sagit dune hiérarchie entre les membres de
la famille qui favorisait le fils aîné par rapport au reste des
membres et le soumettait aussi à lautorité absolue du chef
de famille. Ce système constituait le pilier élémentaire
en tant quunité basique du système impérialiste qui
imposait un respect total envers lEmpereur. Les liens entre les membres
étaient extrêmement présents, le nom jouant un rôle
capital car il représentait cette unité familiale.
Dans ce contexte, la réforme du Code civil, doù est issu
larticle 750 qui affirme le principe du fûfu dôsei (nom identique
des époux) est intervenue en 1947. En vertu de cet article, les époux
doivent choisir lun des deux noms en tant que nom conjugal au moment du
mariage.
Cette règle traite les époux de façon égale car
lun comme lautre peut garder son nom de naissance, à condition
que son conjoint accepte de changer le sien. Donc le principe dégalité
des sexes est respecté, du moins formellement.
Cependant, cet article doit être replacé dans le contexte de son
application car lie-seido reste ancré dans la vie des Japonais
malgré son abolition. La réalité sociale indique un chiffre
intéressant à ce sujet : 97% des couples choisissent le nom du
mari comme nom conjugal. De ce fait, les femmes voulant garder leur nom de jeune
fille se heurtent à un problème sans issue.
Il sagit là dune question touchant au plus profond de la
conscience ou de linconscience des Japonais, ce qui sort du domaine juridique.
Toutefois, le changement dorganisation de la société a attiré
de nouvelles vagues de réformes favorisant la place de la femme au sein
de celle-ci, et a provoqué un grand débat entre les partisans
et opposants de lintroduction du fûfu bessei.
18/12/04 14h30 Matthias HAYEK
INALCO
Abe no Seimei (921-1005) et la maladie :
Médecins, maîtres de la voie du Yin et du Yang et moines dans les
anecdotes édifiantes
(11ème-13ème siècle)
Parallèlement à ce quil est convenu dappeler bouddhisme
et shintoïsme, la voie du Yin et du Yang occupe sans nul doute une position
importante dans la culture religieuse du Japon. Arrivée de Chine dès
le 7ème siècle, ce système hétérogène
mêlant sciences calendaire, astronomique et divinatoire fait sentir son
influence jusquà la fin de lépoque pré-moderne.
Aujourdhui, nombre de médias populaires tels que films ou bandes
dessinées puisent leur inspiration dans ces croyances plutôt délaissées
à partir de lère Meiji, mettant notamment en scène
un personnage à part, Abe no Seimei, fonctionnaire de la cour de Heian.
Disparu en 1005, il occupe la fonction de docteur en astronomie (tenmon hakase),
et se fait remarquer par la qualité de ses prédictions et son
usage novateur de certains rites. Il est vrai que Seimei faisait déjà
lobjet de fictions littéraires à peine 200 ans après
sa disparition. En effet, les anecdotes édifiantes setsuwa, (11ème-13ème
siècle) fournissent un corpus important de récits mettant en scène
cet individu réputé exceptionnel. Il paraît profitable dexaminer
la place quoccupe Seimei et le rôle quil joue dans ces différents
récits.
Si lutilisation et le poids des pratiques relevant de la voie du Yin et
du Yang à lépoque ancienne sont clairement perceptibles
dans les notes journalières rédigées en kanbun, par les
nobles de l'époque de Heian et dans certaines sources historiques, les
setsuwa, média plus « vulgaire », proposent une vision certes
déformée mais néanmoins riche en enseignements de lonmyôji.
Dépeignant une société presque caricaturale dans leur volonté
d'édification, les anecdotes mettent plus particulièrement en
relief les rapports que pouvait entretenir la voie du Yin et du Yang avec les
autres éléments de la vie quotidienne de l'époque : politique,
croyances populaires et maladies. C'est ce dernier point notamment qui retient
l'attention : quel est le rôle de l'onmyôji dans le cadre de la
gestion de la maladie, dans un contexte où lorigine de celle-ci
est toujours perçue comme extériorité? Comment cette voie
se positionne-t-elle par rapport aux deux autres groupes et méthodes
concernées, les pratiquants de la médecine d'origine chinoise,
et les moines bouddhiques ?
Lors de cette présentation, Je confronterai la représentation
des spécialistes de lonmyôji révélée
par un certain nombre dexemples tirés de recueils variés
de setsuwa, à la « réalité historique» tant
de lépoque décrite que de lépoque de compilation
des récits. Ce faisant, je souhaiterais montrer comment Seimei, et à
travers lui les onmyôji en général, semblent être
en mesure dintervenir en cas de maladie et dapporter une solution
là où médecins et moines ont échoué grâce
principalement à leur capacité à déterminer la cause
extra-naturelle de laffection.
Le corpus de récits concernant directement Seimei contient des éléments
de réponse, le faisant apparaître comme occupant une position médiane
entre les deux autres groupes. Il convient cependant de nuancer ce point de
vue en s'attachant à extraire de la littérature d'anecdote une
représentation compréhensive des médecins et des moines,
représentation qui doit être éclairée par une comparaison
entre la nature des objets, des gestes et des référents de chacune
des trois voies de gestion de la maladie. Tout en mettant en lumière
la place et le rôle de la voie du Yin et du Yang aux époques concernées,
cette démarche permet de questionner la définition de cette voie
comme système de connaissance à connotation religieuse.
18/12/04 15h00 Vincent RINGENBACH
Université Marc Bloch, Strasbourg
Influence de lentourage d'Arai Hakuseki sur son parcours
daprès lOritaku Shiba no Ki.Arai Hakuseki sest illustré
dans autant de domaines que lhistoire, lethnologie, la généalogie
ou encore la linguistique et passe pour précurseur dans plusieurs de
ces disciplines. Il fut également conférencier et conseiller du
sixième shôgun Tokugawa Ienobu et de son successeur et fils Ietsugu
et n'est assurément pas étranger aux orientations prises par leurs
gouvernements dans leur quête de lidéal confucéen.
Il fut aussi lauteur de prodigieux vers de poésie chinoise qui
furent appréciés jusqu'en Chine et en Corée, chose exceptionnelle
pour les productions japonaises. Enfin, il nous laisse dans son chef duvre
autobiographique, « lOritaku Shiba no Ki », les traces du
fils dun guerrier de basse condition qui parviendra tout de même
à se hisser dans les plus hautes sphères de ladministration
shôgunale.
En nous appuyant sur des éléments puisés dans ce livre,
nous nous pencherons sur le parcours de Hakuseki en dépeignant son éducation,
en déterminant lesquelles de ses rencontres furent décisives et
en nous interrogeant quant à linfluence quexerça sur
lui limage paternelle. Ainsi, nous mettrons en relief les divers facteurs
qui lui permirent non seulement de se construire et de devenir lun des
plus grands penseurs qu'ait connu le Japon, mais surtout de saccomplir
en tant que guerrier. Car dans ce Japon où, sous la domination des Tokugawa,
la paix durerait près de deux siècles et demi, et où plus
aucune bataille ne distinguerait les hauts faits darmes, il appartenait
aux guerriers de se trouver une nouvel « idéal guerrier »
dont Hakuseki se présente en parfait modèle.
18/12/04 15h30 Morvan PERRONCEL
Université Paris 7
Présentation du Seikyôsha (1888-1898)Fondés en 1888, le
Seikyôsha et la revue Nihonjin sont généralement connus
comme représentants de lopposition à loccidentalisation
culturelle des années 1880, celle que symbolisait la Rokumeikan ou celle
que Tokutomi Sohô espérait. Au lendemain de la Seconde guerre mondiale,
Maruyama Masao y voyait le « nationalisme sain » dont le Japon aurait
dû suivre la voie, insistant sur les idées démocratiques
de ce courant, auquel on associe également Kuga Katsunan, et sur son
attitude face au gouvernement des clans, plus conséquente que celles
des partis.
Si cette interprétation na jamais vraiment été remise
en cause, le Seikyôsha na pas été pour autant lobjet
de recherches aussi nombreuses que, par exemple, la Minyûsha de
Tokutomi. Lhabitude sest perpétuée, en outre, de considérer
ce premier nipponisme comme un bloc (les liens entre Nihonjin et le journal
de Kuga, Nihon, étaient en effet nombreux et se sont renforcés
à la fin des années 1890) dont les positions seraient assez clairement
définies. Lhistoire du Seikyôsha, dont lorigine est
distincte de celle de Nihon, montre pourtant des incertitudes et des hésitations
sur ce quil faut entendre par « kokusui ». Par ailleurs, sil
est vrai que le nationalisme culturel saccompagnait dun intérêt
pour les questions sociales, les membres du Seikyôsha furent actifs surtout
dans les mouvements dits dintransigeance en politique extérieure.
18/12/04 16h30 Willy VANDE WALLE
Université Catholique de Louvain
La recherche sur la Mission Iwakura: progrès et perspectives.
La Mission Iwakura a été décrite comme l'une des odyssées
les plus extraordinaires des temps modernes. A peine trois ans après
la Restauration Meiji, le gouvernement japonais envoya une ambassade en Occident,
menée par un ministre de rang supérieur, Iwakura Tomomi (18251883).
Elle comprenait une cinquantaine de membres incluant des ministres du gouvernement
central, des fonctionnaires, des experts, ainsi qu'un certain nombre d'étudiants.
Envoyée en apparence dans le but de négocier la révision
des traités inégaux, signés avec les pouvoirs occidentaux
dans les années cinquante du XIXe siècle, elle se révéla
en réalité un remarquable voyage d'études, introduisant
les Japonais à la civilisation occidentale.
Pendant dix-huit mois, de 1871 à 1873, l'ambassade visitait l'Amérique,
la Grande-Bretagne, la France, la Belgique, les Pays-Bas, l'Allemagne, la Russie,
le Danemark, la Suède, l'Italie, l'Autriche-Hongrie et la Suisse. Son
ambassadeur Iwakura Tomomi et ses vice-ambassadeurs, Ôkubo Toshimichi
, Kido Kôin , Itô Hirobumi et Yamaguchi Naoyoshi furent accueillis
par des présidents et premiers-ministres, par des rois et reines, par
des nobles titrés et une myriade de fonctionnaires locaux. Partout où
elle se rendait, l'ambassade faisait sensation. Si les Occidentaux manifestèrent
un intérêt pour ces ambassadeurs de l'Est, les Japonais, dont un
grand nombre ne sétaient jamais rendus à l'étranger,
étaient également curieux de connaître l'Occident. Le programme
de visites de la mission était très rempli : bureaux de gouvernement,
monuments historiques, écoles, bibliothèques, musées, galeries
d'art, églises, jardins botaniques et zoologiques, usines, arsenaux,
chantiers navals, mines, magasins, Bourses, banques et chambres de commerce,
il ny avait guère de limites. Les Occidentaux étaient décidés
à montrer aux membres de l'ambassade les points forts de leur civilisation.
Tous les aspects du voyage ont été soigneusement enregistrés,
le secrétaire particulier d'Iwakura, Kume Kunitake (18391931) étant
chargé de tenir un journal. Cinq ans après que l'ambassade fut
retournée au Japon, Kume publia un rapport en cinq tomes sur les expériences
et observations de l'ambassade, intitulé Tokumei zenken taishi : Beiô
kairan jikki (Un vrai rapport sur le voyage d'observation à travers les
Etats-Unis d'Amérique et l'Europe de l'ambassadeur extraordinaire et
plénipotentiaire). Récemment ce rapport a été intégralement
traduit en anglais et publiée en 2002 sous la direction de Graham Healey
et Chushichi Tsuzuki. En la même année, une équipe de traducteurs
menée par Peter Pantzer a publié en un seul volume une traduction
en allemand des sections dans le Beiô kairan jikki qui traitent du passage
de l'ambassade dans les pays germanophones : l'Allemagne, l'Autriche et la Suisse.
Les deux traductions peuvent être considérées comme le produit
d'un intérêt grandissant pour la Mission Iwakura qui sest
manifesté pendant la dernière décennie. Une première
expression publique d'un tel intérêt présenta la conférence
sur l'ambassade Iwakura aux Etats-Unis et en Europe, à l'université
de Sheffield au mois de septembre 1989. En 1997, à la conférence
triennale de l'Association européenne des études japonaises (European
Association of Japanese Studies réunie à Budapest), la section
Histoire, Relations Internationales et Politique consacra une session à
la Mission. Sur le même sujet, Peter Pantzer organisa un colloque à
l'université de Bonne en 2000, et en 2001, la Société de
la Mission Iwakura (Beiô Kairan no Kai) mit sur pied un symposium international
à Tôkyô.. Des expositions ont également été
tenues dans divers lieux : l'Institut Culturel Japonais à Rome en a monté
une en 1994, et plus récemment, une exposition conçue par Peter
Pantzer, intitulée "Japan entdeckt Europa (le Japon découvre
l'Europe)," a voyagé dans quinze villes entre 1999 et 2001, commençant
et finissant à Bonn. Ces séances scientifiques et présentations
ont stimulé un intérêt grandissant pour lhistoire
de la mission pendant la dernière décennie. Les deux traductions
sont en quelque sorte la cristallisation de cet intérêt.
Le temps est donc venu de dresser un premier bilan de la recherche sur la Mission
Iwakura. Dans ma présentation, je veux faire un tour dhorizon des
recherches menées sur le sujet jusqu à présent, les
évaluer, indiquer leurs partis pris, leurs mérites et leurs défauts.
Je veux également faire une esquisse de lappréciation changeante
de la mission à travers le temps. Pendant longtemps elle fut considérée
comme un échec diplomatique. De cette perspective, elle ne reçut
guère dattention pendant la première moitié du vingtième
siècle. Aussi le rapport publié subissait le même sort.
Pendant les années 60, elle fut étudiée comme partie de
lhistoire diplomatique, mais depuis les années 80, laccent
est mis sur limportance de la mission comme mission dobservation
et détude.
Pour ce qui est du texte Beiô kairan jikki, il est également important
de porter plus dintérêt à la nature et aux caractéristiques
de cette compilation. Est-ce quon peut considérer le texte comme
le rapport officiel de la mission ? Quelles sont les particularités rhétoriques
et stylistiques du texte, ses sources textuelles et iconographiques, le langage
utilisé ? Un autre défi pour le chercheur actuel est de tracer
et dexpliquer les lacunes, erreurs et omissions que le lecteur doit constater
en lisant ce rapport. Quoique lauteur avait sans doute une connaissance
des faits plus avancée que ses contemporains japonais, on doit constater
quelle reste néanmoins assez limitée. Il est donc important
de délimiter les contours de la connaissance dun intellectuel japonais
au début de lère Meiji. Dans ma présentation, je
veux essayer dapporter quelques réponses à ces multiples
questions.
18/12/04 17h00 Bassam TAYARA
INALCO
Les Arabes et l'Islam dans les textes japonais de l'ère Meiji
J'ai recensé au cours de mes recherches, 443 uvres, articles et
documents écrits ou édités au Japon traitant de l'islam,
du monde arabe et du Moyen-Orient durant l'ère Meiji. L'augmentation
du nombre de parutions sur des périodes déterminées est
très instructive quant à l'intérêt grandissant au
Japon pour les affaires arabo-musulmanes.
Si en effet entre 1868 et 1880 seulement 11 publications ont porté sur
cette sphère, le nombre est passé à 35 de 1881 à
1897 et 114 entre 1988 et 1906 pour aboutir à 283 entre 1907 et 1912.
Par la suite, le nombre progresse évidemment de façon beaucoup
plus importante. Pour autant ce n'est pas la quantité des ouvrages et
articles qui donne une indication sur la dynamique des connaissances sur le
monde arabo-musulman au Japon, mais plutôt l'ensemble des idées
et des données informatives qui constitueront la structure de la manière
avec laquelle les Japonais ont pensé cette sphère culturelle.
En m'appuyant sur des textes de l'époque, j'exposerai mes recherches
pour déterminer la dynamique d'acquisition de ces connaissances qui couvrent
de larges champs, dont l'aspect est horizontal et extra-temporel, contrairement
aux connaissances dans d'autres domaines dont l'acquisition fut verticale et
temporelle.
Par acquisition horizontale est visée une acquisition massive de tous
les aspects touchant à cette culture et civilisation arabe et islamique,
car effectuée sur une courte période, donc « extra-temporelle
»; l'acquisition verticale, donc temporelle, est quant à elle progressive
dans le temps, les connaissances s'emboîtant et se succédant, pour
se transformer et « s' auto-réguler » au fur et à
mesure de leur acquisition.
Mon étude compare les deux modes dacquisition afin de préciser
les aspects suivants : linfluence de lintensification de ces deux
modes, en relation avec laugmentation des premières études
et uvres, sur la prise de distance des Japonais contemporains, et leur
assimilation progressive.
Cela nous conduira à voir le problème de la lisibilité
(au sens large d'intelligibilité) de ces textes par rapport aux horizons
d'attentes des lecteurs japonais au fur et à mesure que la société
japonaise de Meiji change et se développe.
18/12/04 17h30 Marion SAUCIER
INALCO
La famille selon Fukuzawa Yukichi à la lecture de son autobiographie
Fukuô jiden
Penseur le plus marquant de sa génération, Fukuzawa Yukichi (1835-1901)
a écrit sur tous les sujets touchant à la modernisation de la
société japonaise. Traducteur, enseignant, puis journaliste, il
est au coeur du mouvement intellectuel de son époque. Plaçant
lindividu au centre de ses réflexions sur la société,
il sintéresse tout au long de sa carrière à la structure
familiale et notamment à la place des femmes. Après avoir rappelé
les principales idées que Fukuzawa Yukichi a défendues sur la
famille dans ses écrits, nous chercherons à comprendre à
travers son autobiographie, Fukuô jiden, quels sont les éléments
dans sa vie et dans sa formation qui expliquent ses prises de position. Nous
nous interrogerons également sur la famille quil a lui-même
fondée, en nous demandant jusquoù Fukuzawa a mis en pratique
les principes quil annonçait. Nous essaierons enfin de replacer
sa pensée dans les débats sur la famille à lépoque
de Meiji, afin dévaluer linfluence que cet intellectuel a
pu exercer sur ses contemporains.