SIXIEME COLLOQUE DE LA SOCIETE FRANÇAISE DES ETUDES JAPONAISES

 

SESSION ECONOMIE


18/12/04 14h30 Thierry RIBAULT
CNRS

Le temps des services au Japon

La tertiarisation de l’économie entraîne-t-elle une modification profonde des conventions de disponibilité temporelle en vigueur dans la société japonaise ? Il est nécessaire de repérer les éventuels changements dans la manière dont les individus gèrent leur temps en fonction des nouvelles contraintes (ou des nouvelles facilités) liées à la société de service :

Au niveau du temps de travail. Y a-t-il un phénomène de déstructuration du temps de travail conjoint à la tertiarisation des activités économiques et des emplois ? Qui supporte principalement cette déstructuration ? Quel statut d’emploi, quel genre ?

Au niveau du temps domestique. L’emploi des femmes, dont la montée du tertiaire est supposée être en grande partie le corollaire, entraîne-t-il une montée de l’externalisation d’un certain nombre de tâches auparavant réalisées au sein de la sphère domestique ? Les cas des soins aux enfants et aux personnes âgées sont particulièrement intéressants.

Au niveau du temps libre. Assiste-t-on au développement de nouvelles formes d’utilisation du temps libre : développement du volontariat, montée des activités liées à l’informatique, montée des activités de « studies and research » ?

L’analyse de l’impact de la tertiarisation de l’économie japonaise sur la gestion des temps nous incite à exprimer l’hypothèse selon laquelle il existe au Japon trois niveaux de convention (entendue comme "une forme d'accord entre les personnes"), qui ont pour dénominateur commun la "gestion sociale de l'âge". Ces trois niveaux sont celui de la convention salariale, de la convention familiale et de la convention de disponibilité temporelle. Ces niveaux n'opèrent pas de manière autonome et peuvent en fait correspondre à trois niveaux d'analyse du système de production et de reproduction.

Le troisième niveau de convention, celui de la disponibilité temporelle, est rarement évoqué puisqu'il est considéré comme dépendant des deux autres, et en quelque sorte implicite. Il nous semble pourtant jouer un rôle aussi fondamental que les deux autres, et mérite à ce titre d'être rendu plus explicite. Ce niveau de convention implique l'articulation entre le temps de travail et le temps hors travail. Il renvoie, au Japon, à l'existence d'un "régime temporel" à géométrie variable, notamment en fonction de l'âge. Alors que certains auteurs tentent de décrypter en Europe les traces du passage d'un régime temporel fordiste à un régime post-fordiste, nous devons insister, dans le cas du Japon, sur l'émergence d'un régime temporel très diversifié et de plus en plus complexe depuis les années quatre-vingt. Il est diversifié parce qu'il ne privilégie plus (l'a-t-il déjà fait ?) une norme unique de disponibilité. On est en présence d'un faisceau de normes qui renvoient à des étapes différentes du cycle de vie des individus : jeunes femmes ou jeunes hommes diplômés ou pas, femmes d'âge moyen, hommes d'âge mûr, femmes âgées, hommes âgés. Plus qu'à un éclatement de la norme temporelle antérieure, c'est à une segmentation de cette norme à laquelle on assiste. Ce régime est complexe car il articule une multitude de microrégimes dont les acteurs n'ont pas nécessairement les mêmes objectifs, y compris dans le temps. Ce qui est frappant, c'est qu'à l'instar des conventions salariale et familiale, c'est l'âge qui se trouve au cœur de ce troisième niveau de convention. De fait, on rencontre là aussi un calendrier rigide des disponibilités temporelles selon l'âge. Ainsi, c'est au carrefour des conventions salariale, familiale et de disponibilité temporelle, avec l'âge comme élément synchronisateur de ces trois niveaux de convention, que s'effectue la construction sociale de l'emploi, donc du temps au travail et hors travail, au Japon.


18/12/04 15h00 Sébastien LECHEVALIER
EHESS

Hétérogénéité des firmes et problèmes de coordination :
une interprétation de la crise japonaise

Récemment, les analyses économiques de la décennie perdue se sont focalisées sur le ralentissement de la croissance de la productivité, susceptible d’expliquer les très médiocres performances du Japon depuis le début des années 1990 du point de vue de la croissance du PIB. L’explication la plus couramment retenue met en avant le changement structurel de l’économie japonaise qui se traduit par la montée du tertiaire, nettement moins productif que le secteur manufacturier japonais, ce qui induit une baisse mécanique du taux de croissance de la productivité au niveau agrégé (Yoshikawa, 2002).

La présente contribution propose de critiquer une telle vision. Tout d’abord, on discute la notion de productivité dans ses différentes dimensions (travail, capital et productivité totale des facteurs) en montrant qu’elle n’est pas seulement le résultat du progrès technique mais aussi la résultante de chocs de demandes (comportement de rétention de main d’œuvre par les firmes), et que la productivité au niveau macro n’est pas la résultante de l’agrégation des productivités micro. Il faut pouvoir prendre en compte, de façon dynamique, la diffusion des gains de productivité d’une entreprise à l’autre. Ensuite, on remet en cause la pertinence de l’opposition manufacturier / non manufacturier du point de vue de la croissance de la productivité, une étude précédente ayant mis en évidence une nouvelle forme d’hétérogénéité au sein d’un même secteur et pour des firmes de taille comparable (Hurlin & Lechevalier, 2003). Cette nouvelle forme d’hétérogénéité, qui n’est pas un problème en soi, pose de redoutables problèmes de coordination, que la politique industrielle classique se trouve incapable de résoudre (Okazaki, 1996). De même, les relations de sous-traitance, en cours de fluidification ne permettent pas d’assurer la coordination nécessaire entre des firmes aux relations horizontales et non plus verticales. On propose alors, dans une perspective d’économie politique, une interprétation de la crise économique japonaise contemporaine comme déficit de coordination d’une hétérogénéité croissante des firmes.


18/12/04 15h30 Bernard THOMANN
Maison Franco Japonaise - Université de Tôkyô / INALCO

Le Kyôchôkai et la formation d’une politique sociale de l’Etat japonais de 1919 à 1945

Si, jusqu’à il y a une dizaine d’années, l’étude du Kyôchôkai (Société pour la coopération) avait été négligée par les historiens du travail et de la politique sociale au Japon, c’est sans doute à cause de l’image purement négative que renvoyait cette organisation. Cependant, depuis l’étude pionnière de W. Dean Kinzley (1) , puis les travaux plus récents de Takahashi Hirohiko (2), il est apparu que le Kyôchôkai ne pouvait être réduit au statut, dans l’histoire sociale du Japon, de simple instrument de destruction du mouvement ouvrier. Au cours de son existence, entre 1919 et 1945, ce fut un lieu où furent étudiées, débattues, et même parfois décidées, les orientations que le gouvernement devait donner à sa politique.

En ce sens, c’est un objet d’étude privilégié pour essayer de comprendre les enjeux de la formation d’une politique sociale japonaise face aux évènements fondateurs que furent l’affirmation de la question sociale sur le plan politique avec le développement du mouvement syndical après la première guerre mondiale, la crise de 1929, et la guerre avec la Chine puis les Etats-Unis à partir de 1937.

Il ne s’agira évidemment pas de nier le fait que le Kyôchôkai fut aussi clairement conçu pour lutter contre le syndicalisme d’inspiration socialiste. Aucun représentant du mouvement ouvrier ne participa aux réunions préparatoires à sa fondation. Et si le syndicaliste le plus en vue de l’époque, Suzuki Bunji, fut pressenti, il refusa d’y participer car il reprochait au Kyôchôkai de ne pas vouloir s’engager pour l’abrogation de l’article 17 de la Loi de police sur la sécurité publique (Chian keisatsu hô) de 1900 qui restreignait le droit de grève.

Cependant, un de ses fondateurs les plus influents, l’industriel Shibusawa Eiichi, était aussi critique de la rhétorique paternaliste (onjô shugi) en appelant aux « belles coutumes » (bifu) traditionnelles japonaises, telle qu’elle était utilisée par le principal syndicat d’employeurs, le Nihon kôgyô kurabu, car elle n’était souvent qu’une simple tactique pour s’opposer à la politique sociale du gouvernement. Le Kyôchôkai devait au contraire promouvoir le paternalisme comme une partie intégrante d’une politique sociale à long terme fondée sur un « esprit de coopération » (kyôchô shugi) entre le travail et le capital.

1. W. Dean Kinzley, Industrial Harmony in Modern Japan: the Invention of a Tradition, Londres, Routledge, 1991.
2. Takahashi Hirohiko, Senkanki Nihon no shakai kenkyû sentâ: Ôhara shaken to Kyôchôkai, Tôkyô, Haku shobô, 2001.


18/12/04 16h30 Evelyne DOURILLE - FEER
Centre d’Etudes Prospectives et d’Informations Internationales

Rigidités et flexibilités du marché du travail japonais

Les recommandations de l’OCDE en matière d’emploi se focalisent sur l’élimination des rigidités sur le marché du travail, qui seraient à l’origine du niveau élevé du taux de chômage. Ces recommandations, qui s’adressent surtout aux pays européens, sont-elles pertinentes dans le cas du Japon ? La réponse à cette question passe d’abord par l’analyse de l’évolution du chômage dans ce pays, puis par l’identification des causes institutionnelles de rigidités.

Au cours des dix dernières années, le marché du travail japonais est passé d’une situation de quasi plein emploi à celle d’un chômage chronique. Ce chômage peut résulter de l’insuffisance de la demande globale (chômage keynésien), de l’inadéquation passagère entre offre et demande travail (chômage frictionnel ou naturel) ou de la chute de rentabilité du capital (chômage classique). Les analyses montrent que la montée rapide du chômage au Japon apparaît essentiellement liée à deux facteurs : la faiblesse de l’offre d’emplois et la difficulté de certaines catégories d’actifs de trouver un emploi correspondant à leur formation. Ainsi, les rigidités attribuées au système traditionnel d’emploi japonais (salaire à l’ancienneté, emploi à vie, rôle actif des syndicats) apparaissent principalement liées au fait que les grilles d’analyses occidentales sous-estiment la dualité du marché du travail nippon (seulement _ de salariés permanents), la mobilité interne à l’entreprise (déplacement géographique ou hiérarchique, « re-quafication »), la flexibilité structurelle des rémunérations…

Bien que les mutations actuelles du marché du travail semblent converger vers des formes de flexibilité proches de celles du modèle anglo-saxon et affaiblissent les piliers traditionnels du système traditionnel d’emploi, celles-ci s’adaptent à l’environnement institutionnel existant de façon à ne pas étouffer l’un des moteurs de la compétitivité des firmes : la motivation au travail des salariés.


18/12/04 17h00 Christian CARRISSANT
Université Paris 1

Le management des connaissances, une manière efficace d'organiser l'action des opérateurs ? L’exemple de Toyota

Le management des connaissances ("Knowledge Management") - en tant que manière efficace d'organiser l'action des opérateurs dans l'exemple de Toyota - repose la question de l'efficience organisationnelle soulevée par la problématique de "l'efficience X" chez Leibenstein.
Le cas de Toyota reste exemplaire. En effet, cette firme, qui domine le marché automobile japonais, est de plus en plus présente aux Etats-Unis et commence une incursion sur le marché européen. Pourtant, le point fort de cette firme serait moins l’innovation de produits - comme chez Honda - que l’innovation organisationnelle, dans la mesure où ses voitures - à l'allure souvent austère - se distinguent plus en raison de leur qualité. L'amélioration continue de la qualité, qui se fonde sur le principe du kaizen, apparaît être un cas singulier de gestion des connaissances et d'innovation organisationnelle.

Cependant, malgré une littérature économique qui souligne la spécificité de l'économie japonaise dans la production d'informations pour Masahiko Aoki et dans la gestion des connaissances selon Ikujiro Nonaka et Hirotaka Takeuchi, la singularité de la firme Toyota en tant qu'organisation apprenante n'est pas directement abordée. Néanmoins une piste a été ouverte par Jeffrey H. Dyer (« Collaborative advantage : winning through extended enterprise supplier networks, Oxford University Press, [2000] ») qui a observé que Toyota a pu organiser un vaste réseau de gestion des connaissances avec ses partenaires. Une hypothèse est posée selon laquelle le SPT (Système de Production Toyota) conduirait essentiellement à une organisation apprenante. Ce mode d'organisation (où domine le management des connaissances) est non seulement développé au Japon, mais aussi aux Etats-Unis ainsi qu’en France dans le cadre du SPT.

L'inscription du SPT dans la perspective du "Knowledge Management" soulève non seulement le problème du statut de la connaissance mais aussi celui de l'organisation et de l'action collective dans l'entreprise. Le problème du statut de la connaissance est posé en considérant l'activité de kaizen, et l'importance de l'innovation dans la firme. La volonté d'améliorer le processus de production et le changement organisationnel qui en découle peuvent-ils être considérés comme un procédé d'innovation permanente ? Ensuite, le problème de l'organisation est aussi posé, car Toyota entre mal dans l'analyse des configurations proposées par Henry Mintzberg. Mais, comme le préconisent Nonaka et Takeuchi, Toyota en tant qu'organisation apprenante serait plus un hybride combinant des méthodes propres à la bureaucratie tout en développant des formes qui peuvent s'apparenter à la task force (organisation adhocratique). Dans ce sens, la gestion des connaissances repose sur des routines mais l'ensemble doit être appréhendé d'une façon dynamique à travers la forme d'une configuration holographique au sens de Gareth Morgan.

Effectivement, le SPT ne peut être simplement assimilé à une configuration mécaniste, car il combine aussi bureaucratie et adhocratie dans le cadre de l'atelier et d'un système de gestion des connaissances.

Pour conclure, le concept de "bureaucratie missionnaire" employé par Mintzberg pour caractériser la firme Toyota conduit à s'interroger sur le fondement du SPT en tant qu'organisation apprenante; mieux servir le consommateur pour s'adapter à un marché concurrentiel (but de mission assigné à l'ensemble du personnel de l'entreprise avec le kan-ban en particulier) ou améliorer un mode de production pour dégager un avantage compétitif dans le but d'avoir le système de production le plus performant. Cette deuxième perspective - qui semble conforme avec l'hypothèse de l'organisation apprenante - bouleverse la typologie des configurations établie par Mintzberg.


18/12/04 17h30 Yurika Isabelle MICHEL-KONUMA
Université Paris 7

La place de la femme au sein du mariage, illustrée par la question actuelle du Fûfu bessei
(patronyme distinct des époux)
- Évolution de la notion d’égalité en droit japonais -

La reconnaissance du fûfu bessei est un débat actuel posé dans la société japonaise qui vit une réelle transformation des droits de la femme.
À l’aube de la défaite du Japon à la seconde guerre mondiale et sous l’occupation américaine, le Japon s’est doté d’un nouveau droit égalitaire et respectueux des individus, dicté par la Constitution de 1946 et suivi par la réforme du Code civil en 1947.

Toutefois, les bouleversements politique et juridique n’ont été accompagnés que très lentement par la société, en posant de nombreux problèmes d’inadaptation du droit à la société.
Ce fut notamment le cas en droit de la famille où la tradition et les coutumes ont un rôle primordial, comme l’avait déjà constaté le juriste français Gustave Boissonade. La famille était régie auparavant par le système de « maison », dit ie-seido : il s’agit d’une hiérarchie entre les membres de la famille qui favorisait le fils aîné par rapport au reste des membres et le soumettait aussi à l’autorité absolue du chef de famille. Ce système constituait le pilier élémentaire en tant qu’unité basique du système impérialiste qui imposait un respect total envers l’Empereur. Les liens entre les membres étaient extrêmement présents, le nom jouant un rôle capital car il représentait cette unité familiale.

Dans ce contexte, la réforme du Code civil, d’où est issu l’article 750 qui affirme le principe du fûfu dôsei (nom identique des époux) est intervenue en 1947. En vertu de cet article, les époux doivent choisir l’un des deux noms en tant que nom conjugal au moment du mariage.
Cette règle traite les époux de façon égale car l’un comme l’autre peut garder son nom de naissance, à condition que son conjoint accepte de changer le sien. Donc le principe d’égalité des sexes est respecté, du moins formellement.

Cependant, cet article doit être replacé dans le contexte de son application car l’ie-seido reste ancré dans la vie des Japonais malgré son abolition. La réalité sociale indique un chiffre intéressant à ce sujet : 97% des couples choisissent le nom du mari comme nom conjugal. De ce fait, les femmes voulant garder leur nom de jeune fille se heurtent à un problème sans issue.
Il s’agit là d’une question touchant au plus profond de la conscience ou de l’inconscience des Japonais, ce qui sort du domaine juridique.
Toutefois, le changement d’organisation de la société a attiré de nouvelles vagues de réformes favorisant la place de la femme au sein de celle-ci, et a provoqué un grand débat entre les partisans et opposants de l’introduction du fûfu bessei.


SESSION HISTOIRE


18/12/04 14h30 Matthias HAYEK
INALCO

Abe no Seimei (921-1005) et la maladie :
Médecins, maîtres de la voie du Yin et du Yang et moines dans les anecdotes édifiantes
(11ème-13ème siècle)

Parallèlement à ce qu’il est convenu d’appeler bouddhisme et shintoïsme, la voie du Yin et du Yang occupe sans nul doute une position importante dans la culture religieuse du Japon. Arrivée de Chine dès le 7ème siècle, ce système hétérogène mêlant sciences calendaire, astronomique et divinatoire fait sentir son influence jusqu’à la fin de l’époque pré-moderne. Aujourd’hui, nombre de médias populaires tels que films ou bandes dessinées puisent leur inspiration dans ces croyances plutôt délaissées à partir de l’ère Meiji, mettant notamment en scène un personnage à part, Abe no Seimei, fonctionnaire de la cour de Heian. Disparu en 1005, il occupe la fonction de docteur en astronomie (tenmon hakase), et se fait remarquer par la qualité de ses prédictions et son usage novateur de certains rites. Il est vrai que Seimei faisait déjà l’objet de fictions littéraires à peine 200 ans après sa disparition. En effet, les anecdotes édifiantes setsuwa, (11ème-13ème siècle) fournissent un corpus important de récits mettant en scène cet individu réputé exceptionnel. Il paraît profitable d’examiner la place qu’occupe Seimei et le rôle qu’il joue dans ces différents récits.

Si l’utilisation et le poids des pratiques relevant de la voie du Yin et du Yang à l’époque ancienne sont clairement perceptibles dans les notes journalières rédigées en kanbun, par les nobles de l'époque de Heian et dans certaines sources historiques, les setsuwa, média plus « vulgaire », proposent une vision certes déformée mais néanmoins riche en enseignements de l’onmyôji. Dépeignant une société presque caricaturale dans leur volonté d'édification, les anecdotes mettent plus particulièrement en relief les rapports que pouvait entretenir la voie du Yin et du Yang avec les autres éléments de la vie quotidienne de l'époque : politique, croyances populaires et maladies. C'est ce dernier point notamment qui retient l'attention : quel est le rôle de l'onmyôji dans le cadre de la gestion de la maladie, dans un contexte où l’origine de celle-ci est toujours perçue comme extériorité? Comment cette voie se positionne-t-elle par rapport aux deux autres groupes et méthodes concernées, les pratiquants de la médecine d'origine chinoise, et les moines bouddhiques ?

Lors de cette présentation, Je confronterai la représentation des spécialistes de l’onmyôji révélée par un certain nombre d’exemples tirés de recueils variés de setsuwa, à la « réalité historique» tant de l’époque décrite que de l’époque de compilation des récits. Ce faisant, je souhaiterais montrer comment Seimei, et à travers lui les onmyôji en général, semblent être en mesure d’intervenir en cas de maladie et d’apporter une solution là où médecins et moines ont échoué grâce principalement à leur capacité à déterminer la cause extra-naturelle de l’affection.

Le corpus de récits concernant directement Seimei contient des éléments de réponse, le faisant apparaître comme occupant une position médiane entre les deux autres groupes. Il convient cependant de nuancer ce point de vue en s'attachant à extraire de la littérature d'anecdote une représentation compréhensive des médecins et des moines, représentation qui doit être éclairée par une comparaison entre la nature des objets, des gestes et des référents de chacune des trois voies de gestion de la maladie. Tout en mettant en lumière la place et le rôle de la voie du Yin et du Yang aux époques concernées, cette démarche permet de questionner la définition de cette voie comme système de connaissance à connotation religieuse.


18/12/04 15h00 Vincent RINGENBACH
Université Marc Bloch, Strasbourg

Influence de l’entourage d'Arai Hakuseki sur son parcours
d’après l’Oritaku Shiba no Ki.Arai Hakuseki s’est illustré dans autant de domaines que l’histoire, l’ethnologie, la généalogie ou encore la linguistique et passe pour précurseur dans plusieurs de ces disciplines. Il fut également conférencier et conseiller du sixième shôgun Tokugawa Ienobu et de son successeur et fils Ietsugu et n'est assurément pas étranger aux orientations prises par leurs gouvernements dans leur quête de l’idéal confucéen. Il fut aussi l’auteur de prodigieux vers de poésie chinoise qui furent appréciés jusqu'en Chine et en Corée, chose exceptionnelle pour les productions japonaises. Enfin, il nous laisse dans son chef d’œuvre autobiographique, « l’Oritaku Shiba no Ki », les traces du fils d’un guerrier de basse condition qui parviendra tout de même à se hisser dans les plus hautes sphères de l’administration shôgunale.


En nous appuyant sur des éléments puisés dans ce livre, nous nous pencherons sur le parcours de Hakuseki en dépeignant son éducation, en déterminant lesquelles de ses rencontres furent décisives et en nous interrogeant quant à l’influence qu’exerça sur lui l’image paternelle. Ainsi, nous mettrons en relief les divers facteurs qui lui permirent non seulement de se construire et de devenir l’un des plus grands penseurs qu'ait connu le Japon, mais surtout de s’accomplir en tant que guerrier. Car dans ce Japon où, sous la domination des Tokugawa, la paix durerait près de deux siècles et demi, et où plus aucune bataille ne distinguerait les hauts faits d’armes, il appartenait aux guerriers de se trouver une nouvel « idéal guerrier » dont Hakuseki se présente en parfait modèle.


18/12/04 15h30 Morvan PERRONCEL
Université Paris 7

Présentation du Seikyôsha (1888-1898)Fondés en 1888, le Seikyôsha et la revue Nihonjin sont généralement connus comme représentants de l’opposition à l’occidentalisation culturelle des années 1880, celle que symbolisait la Rokumeikan ou celle que Tokutomi Sohô espérait. Au lendemain de la Seconde guerre mondiale, Maruyama Masao y voyait le « nationalisme sain » dont le Japon aurait dû suivre la voie, insistant sur les idées démocratiques de ce courant, auquel on associe également Kuga Katsunan, et sur son attitude face au gouvernement des clans, plus conséquente que celles des partis.
Si cette interprétation n’a jamais vraiment été remise en cause, le Seikyôsha n’a pas été pour autant l’objet de recherches aussi nombreuses que, par exemple, la Min’yûsha de Tokutomi. L’habitude s’est perpétuée, en outre, de considérer ce premier nipponisme comme un bloc (les liens entre Nihonjin et le journal de Kuga, Nihon, étaient en effet nombreux et se sont renforcés à la fin des années 1890) dont les positions seraient assez clairement définies. L’histoire du Seikyôsha, dont l’origine est distincte de celle de Nihon, montre pourtant des incertitudes et des hésitations sur ce qu’il faut entendre par « kokusui ». Par ailleurs, s’il est vrai que le nationalisme culturel s’accompagnait d’un intérêt pour les questions sociales, les membres du Seikyôsha furent actifs surtout dans les mouvements dits d’intransigeance en politique extérieure.


18/12/04 16h30 Willy VANDE WALLE
Université Catholique de Louvain

La recherche sur la Mission Iwakura: progrès et perspectives.


La Mission Iwakura a été décrite comme l'une des odyssées les plus extraordinaires des temps modernes. A peine trois ans après la Restauration Meiji, le gouvernement japonais envoya une ambassade en Occident, menée par un ministre de rang supérieur, Iwakura Tomomi (1825–1883). Elle comprenait une cinquantaine de membres incluant des ministres du gouvernement central, des fonctionnaires, des experts, ainsi qu'un certain nombre d'étudiants. Envoyée en apparence dans le but de négocier la révision des traités inégaux, signés avec les pouvoirs occidentaux dans les années cinquante du XIXe siècle, elle se révéla en réalité un remarquable voyage d'études, introduisant les Japonais à la civilisation occidentale.

Pendant dix-huit mois, de 1871 à 1873, l'ambassade visitait l'Amérique, la Grande-Bretagne, la France, la Belgique, les Pays-Bas, l'Allemagne, la Russie, le Danemark, la Suède, l'Italie, l'Autriche-Hongrie et la Suisse. Son ambassadeur Iwakura Tomomi et ses vice-ambassadeurs, Ôkubo Toshimichi , Kido Kôin , Itô Hirobumi et Yamaguchi Naoyoshi furent accueillis par des présidents et premiers-ministres, par des rois et reines, par des nobles titrés et une myriade de fonctionnaires locaux. Partout où elle se rendait, l'ambassade faisait sensation. Si les Occidentaux manifestèrent un intérêt pour ces ambassadeurs de l'Est, les Japonais, dont un grand nombre ne s’étaient jamais rendus à l'étranger, étaient également curieux de connaître l'Occident. Le programme de visites de la mission était très rempli : bureaux de gouvernement, monuments historiques, écoles, bibliothèques, musées, galeries d'art, églises, jardins botaniques et zoologiques, usines, arsenaux, chantiers navals, mines, magasins, Bourses, banques et chambres de commerce, il n’y avait guère de limites. Les Occidentaux étaient décidés à montrer aux membres de l'ambassade les points forts de leur civilisation.

Tous les aspects du voyage ont été soigneusement enregistrés, le secrétaire particulier d'Iwakura, Kume Kunitake (1839–1931) étant chargé de tenir un journal. Cinq ans après que l'ambassade fut retournée au Japon, Kume publia un rapport en cinq tomes sur les expériences et observations de l'ambassade, intitulé Tokumei zenken taishi : Beiô kairan jikki (Un vrai rapport sur le voyage d'observation à travers les Etats-Unis d'Amérique et l'Europe de l'ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire). Récemment ce rapport a été intégralement traduit en anglais et publiée en 2002 sous la direction de Graham Healey et Chushichi Tsuzuki. En la même année, une équipe de traducteurs menée par Peter Pantzer a publié en un seul volume une traduction en allemand des sections dans le Beiô kairan jikki qui traitent du passage de l'ambassade dans les pays germanophones : l'Allemagne, l'Autriche et la Suisse.

Les deux traductions peuvent être considérées comme le produit d'un intérêt grandissant pour la Mission Iwakura qui s’est manifesté pendant la dernière décennie. Une première expression publique d'un tel intérêt présenta la conférence sur l'ambassade Iwakura aux Etats-Unis et en Europe, à l'université de Sheffield au mois de septembre 1989. En 1997, à la conférence triennale de l'Association européenne des études japonaises (European Association of Japanese Studies réunie à Budapest), la section Histoire, Relations Internationales et Politique consacra une session à la Mission. Sur le même sujet, Peter Pantzer organisa un colloque à l'université de Bonne en 2000, et en 2001, la Société de la Mission Iwakura (Beiô Kairan no Kai) mit sur pied un symposium international à Tôkyô.. Des expositions ont également été tenues dans divers lieux : l'Institut Culturel Japonais à Rome en a monté une en 1994, et plus récemment, une exposition conçue par Peter Pantzer, intitulée "Japan entdeckt Europa (le Japon découvre l'Europe)," a voyagé dans quinze villes entre 1999 et 2001, commençant et finissant à Bonn. Ces séances scientifiques et présentations ont stimulé un intérêt grandissant pour l’histoire de la mission pendant la dernière décennie. Les deux traductions sont en quelque sorte la cristallisation de cet intérêt.

Le temps est donc venu de dresser un premier bilan de la recherche sur la Mission Iwakura. Dans ma présentation, je veux faire un tour d’horizon des recherches menées sur le sujet jusqu’ à présent, les évaluer, indiquer leurs partis pris, leurs mérites et leurs défauts. Je veux également faire une esquisse de l’appréciation changeante de la mission à travers le temps. Pendant longtemps elle fut considérée comme un échec diplomatique. De cette perspective, elle ne reçut guère d’attention pendant la première moitié du vingtième siècle. Aussi le rapport publié subissait le même sort. Pendant les années 60, elle fut étudiée comme partie de l’histoire diplomatique, mais depuis les années 80, l’accent est mis sur l’importance de la mission comme mission d’observation et d’étude.
Pour ce qui est du texte Beiô kairan jikki, il est également important de porter plus d’intérêt à la nature et aux caractéristiques de cette compilation. Est-ce qu’on peut considérer le texte comme le rapport officiel de la mission ? Quelles sont les particularités rhétoriques et stylistiques du texte, ses sources textuelles et iconographiques, le langage utilisé ? Un autre défi pour le chercheur actuel est de tracer et d’expliquer les lacunes, erreurs et omissions que le lecteur doit constater en lisant ce rapport. Quoique l’auteur avait sans doute une connaissance des faits plus avancée que ses contemporains japonais, on doit constater qu’elle reste néanmoins assez limitée. Il est donc important de délimiter les contours de la connaissance d’un intellectuel japonais au début de l’ère Meiji. Dans ma présentation, je veux essayer d’apporter quelques réponses à ces multiples questions.


18/12/04 17h00 Bassam TAYARA
INALCO

Les Arabes et l'Islam dans les textes japonais de l'ère Meiji

J'ai recensé au cours de mes recherches, 443 œuvres, articles et documents écrits ou édités au Japon traitant de l'islam, du monde arabe et du Moyen-Orient durant l'ère Meiji. L'augmentation du nombre de parutions sur des périodes déterminées est très instructive quant à l'intérêt grandissant au Japon pour les affaires arabo-musulmanes.

Si en effet entre 1868 et 1880 seulement 11 publications ont porté sur cette sphère, le nombre est passé à 35 de 1881 à 1897 et 114 entre 1988 et 1906 pour aboutir à 283 entre 1907 et 1912. Par la suite, le nombre progresse évidemment de façon beaucoup plus importante. Pour autant ce n'est pas la quantité des ouvrages et articles qui donne une indication sur la dynamique des connaissances sur le monde arabo-musulman au Japon, mais plutôt l'ensemble des idées et des données informatives qui constitueront la structure de la manière avec laquelle les Japonais ont pensé cette sphère culturelle. En m'appuyant sur des textes de l'époque, j'exposerai mes recherches pour déterminer la dynamique d'acquisition de ces connaissances qui couvrent de larges champs, dont l'aspect est horizontal et extra-temporel, contrairement aux connaissances dans d'autres domaines dont l'acquisition fut verticale et temporelle.

Par acquisition horizontale est visée une acquisition massive de tous les aspects touchant à cette culture et civilisation arabe et islamique, car effectuée sur une courte période, donc « extra-temporelle »; l'acquisition verticale, donc temporelle, est quant à elle progressive dans le temps, les connaissances s'emboîtant et se succédant, pour se transformer et « s' auto-réguler » au fur et à mesure de leur acquisition.
Mon étude compare les deux modes d’acquisition afin de préciser les aspects suivants : l’influence de l’intensification de ces deux modes, en relation avec l’augmentation des premières études et œuvres, sur la prise de distance des Japonais contemporains, et leur assimilation progressive.

Cela nous conduira à voir le problème de la lisibilité (au sens large d'intelligibilité) de ces textes par rapport aux horizons d'attentes des lecteurs japonais au fur et à mesure que la société japonaise de Meiji change et se développe.


18/12/04 17h30 Marion SAUCIER
INALCO

La famille selon Fukuzawa Yukichi à la lecture de son autobiographie Fukuô jiden

Penseur le plus marquant de sa génération, Fukuzawa Yukichi (1835-1901) a écrit sur tous les sujets touchant à la modernisation de la société japonaise. Traducteur, enseignant, puis journaliste, il est au coeur du mouvement intellectuel de son époque. Plaçant l’individu au centre de ses réflexions sur la société, il s’intéresse tout au long de sa carrière à la structure familiale et notamment à la place des femmes. Après avoir rappelé les principales idées que Fukuzawa Yukichi a défendues sur la famille dans ses écrits, nous chercherons à comprendre à travers son autobiographie, Fukuô jiden, quels sont les éléments dans sa vie et dans sa formation qui expliquent ses prises de position. Nous nous interrogerons également sur la famille qu’il a lui-même fondée, en nous demandant jusqu’où Fukuzawa a mis en pratique les principes qu’il annonçait. Nous essaierons enfin de replacer sa pensée dans les débats sur la famille à l’époque de Meiji, afin d’évaluer l’influence que cet intellectuel a pu exercer sur ses contemporains.